La Salamandre hémiplégique

Il était une fois, dans une sombre forêt pyrénéenne, une famille de bergers qui, du lever au coucher du soleil, et ce, de l'hiver à l'automne, parcourait la montagne du côté de Gabas et même plus loin. Les falaises de la Tume n'avaient aucun secret pour eux, ni le chemin de la mine qui domine la vallée du Soussouéou... Ils connaissaient tous les sentiers par cœur ! Ils les connaissaient tellement bien qu'un jour, Joan, le fils cadet, paria avec son frère qu'il monterait à l'Hourquette d'Arre les yeux bandés. "Tu n'y penses pas ! Tu vas te rompre les os !" s'écria Paul, l'aîné. "Non seulement, je le ferai, mais je redescendrai  aussi jusqu'à Gourette !"  Et il partit, un matin tôt, alors que les brumes s'attardaient menaçantes sur les sommets avoisinants, que Joan ne voyait plus.  Paul  le suivait discrètement, à plus de cinquante pas derrière.  Par deux fois, Joan se retourna : "Laisse-moi seul ! Fais ce qu'on a dit. Prends le vélo ! Le premier arrivé à Gourette paye le restaurant ! Allez, Paul, va-t-en !"  

Le temps menaçait vraiment. De lourds nuages noirs s'effilochaient comme des coups de crayon sous la gomme, bientôt remplacés par d'autres encore plus épais.  

Paul décida de se faire discret. Il ralentit le rythme et commença à regarder autour de lui, les arbres, les feuilles. Il croisa bientôt une première salamandre, puis une deuxième, et une troisième. Il sourit en pensant à son frère. C'était son animal préféré. Lui, ce qu'il aimait, c'était plutôt les écorces des arbres morts qu'il aimait observer. Il y voyait toujours des visages, des gueules d'animaux et s'inventait, depuis sa plus tendre enfance, des histoires fantastiques où de gentils monstres se faisaient torturer par d'horribles princesses.

Paul se rendit compte qu'il avait  perdu Joan de vue. Il accéléra le pas, se mit bientôt à courir et arriva rapidement à la corniche des Alhas.  Un sentiment étrange l'envahit. Il s'arrêta, ayant cru entendre quelqu'un appeler, puis se remit à courir. Le chemin était étroit, dangereux. Paul était maintenant complètement affolé. Le vent soufflait en rafales glacées. De grosses gouttes de pluie se mirent à claquer sur le sentier. Il allait poser le pied sur un rocher lorsqu'il vit qu'une salamandre s'y trouvait. Paul entendit alors un cri, venant de sous sa chaussure, la voix de son frère. Il trébucha.

Lorsqu'il reprit connaissance, le soleil brillait. Paul, hagard, décida de revenir à la ferme.

Plus jamais il ne revit son frère. Par contre, chaque fois qu'il reprit le sentier de la corniche des Alhas, une salamandre étrange, comme handicapée, étonnamment rapide malgré son infirmité, l'accompagna, parfois même jusqu'au Sentier de la Mine.