"Le Rat Conte" 5 petits contes animaliers,


Le mouflon distrait

Il était une fois, dans les profondeurs de cette montagne étrange que certains nomment  "La femme allongée", une harde de mouflons que d'aucuns appellent "mouflons de Corse".  Un vieux mâle veillait tranquillement sur sa petite troupe et rêvassait, tout en mâchonnant de belles touffes d'herbe qui, malgré la neige de la veille, était encore assez abondante en cette fin d'hiver. Autour de lui, les jeunes

s'agitaient, tournicotaient, se bousculaient, et parfois même, lui fonçaient dessus. Ils étaient cinq ou six. Lui, le vieux, avait depuis longtemps renoncé à lever la tête pour les compter chaque fois qu'il pensait à eux. Chaque année ça changeait, et même durant la saison, leur nombre variait. En général, ça diminuait mais il avait vécu des situations bizarres où  le nombre d'individus avait augmenté. Tout cela lui était maintenant bien égal. Après tout, les femelles s'en occupaient fort bien. Non, lui, ce qui l'intéressait, depuis quelques mois, c'était ce qu'il avait vu sur un des panneaux du massif. Vous savez, un de ces panneaux pédagogiques, la plupart du temps percés par des chasseurs frustrés, où les marcheurs trouvaient des informations  variées sur les populations animales. "Mouflon de Corse - Ovis gmelini musimon var. corsicana" Depuis ce jour où il avait vu ce panneau, le vieux mouflon ne pensait plus qu'à cela. Il avait même failli rater la période de reproduction. Toute la journée, il se demandait bien pourquoi les hommes les disaient "de Corse" alors qu'il n'y avait jamais mis les pieds. Un bref jappement le fit à peine lever la tête. Au deuxième cri de la femelle, il comprit que quelqu'un approchait. Les autres étaient déjà partis comme des flèches. Il sortit de son carré d'herbe, visiblement contrarié d'être dérangé. Il réfléchissait encore à ce qu'il pourrait bien faire pour rejoindre la Corse et comprendre. C'était son but, sa quête avant de mourir. Il marchait ainsi plongé dans ses réflexions lorsqu'une forme noire surgit, juste devant son oeil fatigué ! Il avait failli foncer dans un humain. Un stalactite qui pendait au bout d'une branche se décrocha, certainement, se dit-il, à cause du bruit que faisait son coeur. Deux minutes plus tard, toujours tremblant, il s'arrêta et constata avec soulagement que cette fois encore son coeur avait tenu le coup. Pourtant il décida qu'il n'avait que trop attendu. Dès le lendemain, il entamerait son voyage.